Bonjour, l'ami !

Alors, Fred, c'est le moustachu de gauche, l'auteur de la bande dessinée "Philémon" dont ont été tirés le nom et le concept de Batbad, la ville mirage. Et le jeune gars au crâne tondu à droite, qui a construit ce petit site, c'est moi, Emmanuel Papillon.
 

Fred, de son nom complet Fred Othon Aristidès, est très connu dans le milieu de la bande dessinée française. Né en 1931, il a créé Hara-Kiri (ancêtre de Charlie Hebdo) en 1960 après avoir dessiné dans plusieurs grands quotidiens, puis il s'est occupé de la direction artistique du journal jusqu'en 1965, date à laquelle parut la première histoire de "Philémon" dans Pilote. Graphiquement pas très réussi et franchement trop naïf à mon goût, "Le Mystère de la Clairière des Trois Hiboux" ne contenait pas encore ce qui allait faire de la série un succès, et Fred dut se contenter pendant trois ans d'écrire des scénarios pour Pilote avant de pouvoir se remettre sérieusement au dessin.

C'est en 1968 que lui est venue l'idée de faire basculer "Philémon" dans un monde parallèle vis à vis duquel, de tout évidence, il s'est beaucoup investi : il a alors proposé une nouvelle histoire à Pilote en précisant qu'il voulait la dessiner lui-même, ce qui lui a été accordé. Ce qui a suivi constitue les quatorze albums, sortis sur vingt-deux ans, de ce que la bande dessinée française aura incontestablement fait de mieux. En dehors de cela, Fred a sorti de nombreux autres albums, a rédigé les scénarios de plusieurs courts métrages, une chanson pour Jacques Dutronc, et a manqué (bêtement) d'écrire une histoire pour Terry Gilliam, pourtant parfaitement indiqué pour porter son talent narratif à l'écran. En 1992, il a (justement, lui) été consacré Officier des Arts et des Lettres, et encore aujourd'hui, il est bourré d'idées.


"Philémon", donc : c'est quoi, au juste ? Eh bien, déjà, son principe de base est similaire à celui de "Alice au Pays des Merveilles" de Lewis Caroll : un jeune homme, simple et logique, bascule d'un quotidien terne à un univers poétique et fou (le 'Monde des Lettres' de "O.C.E.A.N. A.T.L.A.N.T.I.Q.U.E.") en tombant accidentellement dans un puits - et plus tard, en franchissant divers passages loufoques. Evoluant dans un contexte spatial aussi stable et cartésien que du M.C. Escher, errant à la recherche d'une certaine personne, d'un lieu donné, ou tout simplement de la sortie, il croise des personnages étranges et un peu rudes obéissant à leur propre cohérence décalée, pour finalement se retrouver brusquement (et sans l'avoir vraiment cherché) de retour dans la réalité.

On voit donc qu'il y a de grandes ressemblances entre "Philémon" et "Alice au Pays des Merveilles" (ou avec "Alice de l'Autre Côté du Miroir"), mais il y a surtout à mon sens deux grandes différences de fond qui distinguent les deux créations. La première est une question d'atmosphère et de mode d'enchaînement des événements : "Alice" obéit à la logique des rêves, l'univers y est absurde, mais il n'y a pas de réelle justification à cette absurdité. Un fait étrange peut y être expliqué (les fleurs parlent de l'autre côté du miroir car le sol y est dur et elles ne peuvent donc y somnoler), mais cette explication ne sera plus pertinente lors du chapitre suivant. Alors que "Philémon" va davantage dans le sens du récit d'aventures, le monde y est fou mais est construit sur des bases qui s'articulent logiquement (même si cette logique est, encore une fois, décalée). D'un album à l'autre, on y rencontrera certains personnages et lieux vus précédemment, ils auront évolué, et le monde parallèle y a donc une existence relativement tangible (de ce point de vue, "Philémon" est plus proche du jeu "American McGee's Alice" que des livres de Lewis Caroll).

La deuxième différence (liée à la première) est que, contrairement à ce que l'on a pu croire, les deux histoires sur "Alice" ne sont pas pour les enfants. En fait, elles sont nettement plus susceptibles de les mettre mal à l'aise que de les faire rêver, d'une part compte tenu du ton, qui est parfois cauchemardesque, et surtout parce que toutes les scènes de "Alice" reposent sur un deuxième degré, un humour sur les moeurs, un tendresse d'adulte vis à vis de la maladresse enfantine. Il y a un regard externe, passant par les apartés du narrateur, et une distance qu'il n'y a pas dans "Philémon" - qui a beaucoup plus de liens avec l'enfance, ou en tout cas avec la façon dont les enfants voient le monde.

En fait, avec "Philémon", Fred réussit la prouesse d'être enfantin sans être niais. Il parvient à exploiter parfaitement la poésie découlant de la logique enfantine, et surtout son extraordinaire potentiel au rêve. Pour un enfant découvrant le monde, tout au départ est à priori possible et frais : ce n'est qu'au fil du temps que l'univers se conceptualise, se rétrécit, et finit parfois par se réduire à quelques objectifs fétichistes et à de simples axes routiniers. "Philémon" est l'un des plus radicaux antidotes à ce mal.


Déjà, à la base, il y a le détournement d'une des plus grandes sources d'émerveillement qui soit : les mots, et plus largement les concepts leur étant sous-jacents. Les enfants détournent involontairement les expressions et concepts abstraits en essayant de les comprendre par le biais de leur naïveté cartésienne, et il en résulte souvent des images fabuleuses. Par exemple, qu'est-ce qu'un "chat à neuf queues" ? Est-il dangereux d'éclater de rire ? Est-ce que les objets regardés à travers une lorgnette deviennent réellement plus grands ? A l'instar de Raymond Devos, Fred tire de cette innocence des trouvailles magnifiques, bâtissant une réalité alternative fantasque - parcourue, par exemple, par les Buffets Carnivores, très agressifs quand il n'ont rien eu à se mettre dans le buffet.


On trouve la même dynamique dans les rencontres que fait Philémon : les personnages ou groupes auxquels il a affaire ont cette même bizarrerie compliquée et arbitraire que l'on voyait chez les adultes étant enfant, et à laquelle on est plus tard confronté lorsqu'un enfant pose une question sur un sujet de société. Par exemple, les habitants du 'N' de "A.T.L.A.N.T.I.Q.U.E." ont developpé des ailes, car il y est interdit de marcher sur la pelouse, alors que le 'N' est entièrement recouvert d'une gigantesque pelouse. Pourtant, Fred n'utilise pas vraiment ce décalage de moeurs dans un but satirique, comme l'a fait Voltaire avec "Micromégas", et encore moins dans un but bassement moraliste (comme l'insupportable "Petit Prince"), mais toujours dans la même optique de rêve désintéressé. C'est l'absurde qui le passionne, cette douce folie qui rend le monde sans limite, qui largue les amarres pour un univers où tout est possible.


Et justement, le plus spectaculaire et le plus magique, chez Fred, c'est le décor. S'il est vrai que les artistes les plus marquants sont ceux qui ont joué avec leur support, alors Fred est un Génie. Il a expérimenté de toutes les façons imaginables avec le format de la bande dessinée : ses décors communiquent d'une case à l'autre, sortent des cases, ou sont franchement situés à côté... ses personnages se multiplient ou se fragmentent en débordant des cadres... et le plus beau, c'est que cette créativité exceptionnelle sur le plan de la forme correspond parfaitement au fond, d'une profondeur que l'on a largement sous-estimée.

Sur le plan du fond, donc, les décors de Fred ont quelque chose d'enfantin, notamment le concept récurrent de passage (ou, en vocabulaire enfantin, de passage secret), mais, vu sous un angle plus adulte, leur nature et leurs emboîtements sont surtout schizophrènes. Il ne s'agit pas de l'image que l'on se fait de l'enfance, mais de la représentation du monde que se fait l'enfant, qui est proche de la schizophrénie, où tout se réinvente toujours, où tout reste neuf. Si par exemple vous emmenez un enfant, lors d'une visite chez un ami, dans le coin salon, il ne le théorisera pas comme étant le coin salon, mais le verra comme étant un groupement de fauteuils et de tables qu'il n'a jamais vus. Et ça va lui paraître bien plus grand et plus mystérieux qu'à vous, et l'inspirer : tout pour lui est étrange.

Les points communs entre ce que crée Fred et cette partie intime, schizophrène, de notre inconscient sont très nombreux. Déjà, il y a une omniprésence de déserts, de labyrinthes, d'océans, de grands palais vides... des décors factices qui changent, évoluent, se montent ou se démontent tous seuls (on est en plein Phillipe Genty, l'équivalent incontestable de Fred dans le monde du spectacle). Fred, comme David Lynch, a d'ailleurs l'obsession des scènes de spectacles et de leurs rideaux rouges (dans le cas de Fred, ceux des castelets de Guignol en particulier).

Et ensuite, il y a des effets étonnants de 'zooms arrières' paradoxaux comparables à certaines toiles de Salvador Dalí (Dalí avait pour habitude d'incorporer en miniatures certaines de ses oeuvres comme détails dans d'autres). Par exemple, dans "Simbabbad de Batbad", Philémon passe à travers un cerceau que possède son oncle, qui communique avec l'une des deux lunes du 'Monde des Lettres', et crève du même coup cette lune. Elle restera toujours crevée par la suite. Du coup, on voit cette lune comme une lune en carton à travers laquelle, en cherchant bien, on pourrait voir l'intérieur de la maison de l'oncle de Philémon. Philémon tombe de cette lune dans l'océan, que l'on voit plus tard roulé par une rangée d'esclaves, comme une feuille de papier, pour générer les marées. L'océan roulé, Philémon se retrouve ensuite dans le désert... le ciel s'éclaircit, grâce aux leveurs de la nuit du second 'T' qui hissent le tissu noir qui la compose avec un ensemble de cordes et de poulies. Les deux soleils (qui selon "Le Chat à neuf Queues" sont l'envers des yeux de la chatte aux beaux yeux), pointent à l'horizon... Philémon avance dans le désert, qui semble alors rétrécir, et il découvre que celui-ci est en fait le dos de Simbabbad de Batbad, qui a une forme de chien sharpei géant, et qui lui explique que le 'Monde des Lettres', c'est lui.

Si l'on essaye réellement, sincèrement, de se représenter l'univers de "Philémon" dans sa globalité, on finit par souffrir de vertiges schizoïdes tellement rien n'y est linéaire, et pourtant, Fred se plaît à faire se recouper ses albums en un ensemble bizarrement cohérent. On est totalement ailleurs, mais dans un ailleurs crédible parce qu'intime : on est chez Fred, dans Fred, et on y est bien car tout y est beau et fascinant. Et cela, c'est un cadeau d'une générosité et d'une sincérité que l'on ne peut qu'admirer.

Alors, bon voyage chez Fred, l'ami !